Arrêté doctoral : où en sommes-nous ?

4645493_7_5f90_2015-06-01-e090e5a-3167-db13q_b93b344a5c76b81da1583d244f9f284d

Dessin : Colcanopa

A la suite de la promulgation de la loi Fioraso en juillet 2013, l’arrêté doctoral devait être révisé, de manière à y introduire les éléments apportés par loi, tels que la création d’un comité de thèse et de l’encadrement du nombre de doctorants par directeur de thèse.

Le projet présenté à la communauté universitaire en avril dernier est timoré sur ces derniers points, renvoyant à des décisions ultérieures.

En revanche, il introduit un point qui n’était initialement pas à l’ordre du jour, et qui a provoqué de vives réactions : la limitation à trois ans maximum de la durée de thèse.

Que dit l’arrêté exactement ?

Arrêté doctoral 2006 (article 15) Arrêté doctoral 2015 (article 14)[1]
« La préparation du doctorat s’effectue, en règle générale, en 3 ans. Des dérogations peuvent être accordées, par le chef d’établissement, sur proposition du directeur de l’école doctorale et après avis du directeur de thèse et du conseil de l’école doctorale, sur demande motivée du candidat. » « La préparation du doctorat s’effectue, en règle générale en 3 ans maximum.

Le doctorat peut être préparé à temps partiel par des salariés non financés pour leur formation doctorale, sur une durée maximale de six années, sur décision prise dans les mêmes conditions que celles prévues au 1er alinéa de l’article 11.

Des dérogations, dans la limite de 2 années supplémentaires, peuvent être exceptionnellement accordées par le chef d’établissement, sur proposition du directeur de l’école doctorale et après avis du directeur de thèse, du comité de suivi individuel du doctorant et du conseil de l’école doctorale, sur demande motivée du candidat. »

Traduction : « C’est trois ans. Si vous avez de vraies raisons de prolonger votre thèse, vous aurez deux ans. Et si vous êtes pauvre, on ne vous financera pas et on ne vous donnera pas les moyens de réussir votre thèse, mais vous aurez 6 ans, point barre. Par contre, c’est exceptionnel, hein !»

En réalité, sanctuariser le droit de reconduite de la thèse pour les doctorants salariés, qui seront donc protégés par la loi, peut être une avancée positive. Mais pourquoi ne pas prendre le problème par l’autre bout, et leur donner les moyens de boucler leurs travaux plus rapidement ? Et surtout, pourquoi passer de « 3 ans en règle générale » à « 3 ans maximum » ?

Trois ans, est-ce vraiment la norme ?

Cette décision est déconnectée de la réalité du doctorat. En réalité, la durée moyenne de thèse est de quatre ans, toutes disciplines confondues. Notons que les inégalités sont fortes entre les différents domaines :

  • Pour les « sciences dures », la durée moyenne des thèses est de 42 mois (3,5 années).
  • Pour le domaine de la vie, de la santé et de l’environnement, la durée moyenne est de 45 mois (3,7 années).
  • Enfin, pour les SHS, la durée moyenne des thèses est de 63 mois (5,25 années)[2].

Obtenir son doctorat dans un délai de trois ans relève donc de l’exceptionnel plutôt que de la norme.

Limiter les possibilités de reconductions de thèses aura donc deux dommages collatéraux : à la fois augmenter le taux d’échec, et de creuser considérablement les inégalités.

QUELLES CONSÉQUENCES ?

Un risque d’augmentation du taux d’échec en doctorat

Devoir boucler sa thèse en trois ans maximum signifie que personne n’aura droit à l’erreur, que chacun devra finir ses travaux dans l’urgence, quitte à en sacrifier la qualité. De fait, le taux d’échec augmentera par rapport à la situation actuelle.

En ce qui concerne les étudiants dont la situation personnelle aura freiné l’avancement de leur thèse, les possibilités de dérogation seront beaucoup plus faibles, de par leur caractère « exceptionnel ».

Une limitation des types de publics candidats au doctorat

Le deuxième effet de cette disposition est la limitation des profils de doctorants. Les contraintes sont nombreuses pour réussir en doctorat, et les facteurs d’échec extérieur au doctorat sont conséquents. La dernière version du nouvel arrêté revient sur un seul type de facteur d’échec susceptible de revenir sur la réussite, celui du salariat de doctorants non-financés. Quid de tous les autres publics de doctorants, tels que les étudiants atteints de maladie spécifiques, ou les doctorants contraint d’effectuer un congé maternité ? Sans atteindre ces extrêmes, certains doctorants peuvent avoir besoin de plus de temps pour réussir leurs travaux de recherche. Tout cela dépend fortement des prédispositions de chacun.

 

Une aggravation des inégalités

Le manque de financement et l’encadrement des doctorants dans la conduite de leurs travaux, qui sont les principales sources de l’allongement de la durée de thèse, varient en fonction du domaine d’étude, du genre, de la situation sociale, de l’origine géographique de chacun. La restriction à trois ans de la durée de thèse touchera donc différemment les doctorants. Pouvons-nous réellement nous résigner à garder encore une recherche publique faite d’hommes, blancs, scientifiques – des bonnes écoles, s’il vous plaît – et issus de milieux favorisés ?

QUELLES SOLUTION ?

Porter des solutions au décrochage

Faut-il, en soi, refuser de tendre vers la norme des 3 ans de thèse ? Non, bien sûr : retarder l’obtention du diplôme, c’est repousser l’âge d’insertion professionnelle, maintenir des jeunes dans une situation précaires, et enfin c’est un coût pour les universités.

Simplement, ce n’est pas en l’imposant dans un texte d’arrêté qu’elle se fera dans les faits, mais en prenant le problème par l’autre bout : comment mieux encadrer, mieux financer, et gommer les inégalités ? En somme, comment protéger les doctorants ?

Si la réponse apportée à l’échec en doctorat est la limitation de la thèse dans le but de ne garder que les profils capables de réussir dans les temps, alors il s’agit d’un aveu d’échec du service public de la recherche. Il s’agirait finalement de faire porter la responsabilité de l’échec sur le doctorant, en tant qu’individu, en faisant fi de l’ensemble des problèmes liés à l’organisation même de la formation doctorale. La responsabilité même du service public est la réussite de tous. Telle doit être son cap. Et les réponses à apporter doivent être tournée dans un sens unique : comment inclure plus d’étudiants dans le doctorat, et comment les faire réussir ?

Devant nous, c’est l’enjeu historique d’augmenter le niveau de qualification de notre génération, de développer les savoirs et savoir-faire de notre société, et d’engendrer une dynamique de progrès social.

Automaticité de la reconduction de la thèse

Le doctorat est souvent perçu comme un diplôme élitiste destiné à une infime catégorie d’étudiants dont les profils seraient exceptionnels. C’est cette image que nous devons briser. Nous exigeons au contraire l’automaticité de la reconduction de thèse, et un meilleur accompagnement pour que chacun puisse terminer sa thèse dans de bonnes conditions.

A court terme, nous exigeons le retour à la formulation de l’arrêté doctoral de 2006.

La limitation à 3 ans de la durée de thèse a provoqué un tollé au sein de la communauté universitaire, et la publication de l’arrêté a été reportée de quelques mois. La mobilisation continue, chacun-e y a sa place !

[1] Dans la version présentée au CNESER en avril 2015.

[2] Evaluation des écoles doctorales par l’AERES, vague D, 2010. http://www.aeres-evaluation.fr/Publications/Analyse-des-evaluations-etudes/Syntheses-d-evaluation

Publicités
Cet article a été publié dans Actualités des doctorants. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s